
Le soir du 25 avril 1915, un coup retentit à la porte des Satélian. Le père de Mourad, reconnaissant l'officier de police turc qui entrait parfois dans sa cordonnerie, s'empressa de l'accueillir avec déférence.

Mourad savait que ce n'était pas un simple encouragement à se relever, mais un ordre impitoyable. Une part de lui était déjà consumée par une haine silencieuse, une détermination froide de ne jamais oublier, de ne jamais pardonner.

Abandonnant immédiatement son ouvrage, elle contourna le comptoir avec une agilité surprenante et se précipita vers eux. Elle serra Jacob dans ses bras. Il pouvait sentir le parfum délicat de jasmin qui émanait de sa tante, mais aussi le tremblement d'émotion de ses bras. Il ressentit alors un sentiment de sécurité qu'il n'avait pas eu depuis longtemps.

Au loin, s'étalant sur les pentes douces du mont Pélion, Volos la blanche, Volos la douce.

Dès leur arrivée à Volos, Abraham avait une idée fixe en tête : rouvrir un restaurant, à l'image de celui qu'ils avaient à Salonique. Volos, avec sa population cosmopolite et sa riche culture, semblait être le lieu idéal pour recommencer. Abraham savait que pour réussir, il devait d'abord établir quelques contacts et s'intégrer à la communauté locale.

Le Kyklos devint rapidement bien plus qu’un simple établissement. C’était un îlot d’humanité, un lieu où chaque personne, réfugiée ou native de Volos, pouvait ressentir un semblant de paix, ne serait-ce que pour un instant. Barbara, derrière son comptoir, observait ce miracle quotidien, émue par la transformation de son restaurant. Elle savait qu’Abraham aurait été fier. Le Kyklos n’était plus seulement le rêve de son mari, mais un symbole bien vivant de renaissance.

Mourad finit par ne plus répondre à la compassion de Kourken. Il se réfugiait dans le silence, comme si parler du vide qui l'envahissait risquait de le rendre encore plus réel. Lorsqu'il croisait le regard de son ami, il esquivait, incapable de supporter l'inquiétude qu'il y lisait. Son silence était devenu une carapace, un bouclier contre le monde extérieur, mais aussi une prison qui l'isolait davantage.

La
fierté de Takouhi fit éclater Mourad en sanglots. Il prit Digin Takouhi
dans ses bras, sentant sa chaleur humaine traverser les couches de
douleur accumulée. Sur ses épaules, il laissa couler toutes les larmes
qu'il avait gardées en lui depuis trop longtemps, ces larmes qui
portaient le poids des années de silence, de perte, et de solitude.

Mourad était profondément bouleversé. Le goût puissant du pasterma de Digin Takouhi résonnait dans tout son être. Ce goût, à la fois familier et lointain, déchaînait en lui une tempête de souvenirs enfouis, le ramenant brutalement à un passé qu'il avait refoulé. Depuis le départ de Kütahya, son esprit avait verrouillé ces réminiscences pour lui permettre de survivre, de continuer malgré tout et sans se plaindre. Mais maintenant, le simple goût du tchémène agissait comme un déclencheur, une clé tournant dans la serrure de son passé.

Si Mourad avait enfoui ses souvenirs sous une épaisse dalle de béton, Kourkèn, lui, n’avait rien oublié. Chaque détail de l’exode, chaque scène d’horreur s’étaient gravés dans sa mémoire tels des stigmates indélébiles. Il revoyait sans cesse, dans ses moments de solitude, la mort horrible de sa petite sœur, l’impuissance qui l’avait paralysé tandis que sa mère et sa sœur aînée disparaissaient dans le chaos. Il en éprouvait une immense culpabilité. Pourquoi elles et pas moi ? pensait-il, pourquoi suis-je encore vivant ? Y a-t-il un sens à toute cette horreur ? Son cœur n’était pas simplement brisé, il était une plaie béante qui refusait de se refermer.

Alors que Movsès Sarkissian prenait les mesures de Kourkèn, son esprit vagabonda, comme souvent, vers ses jeunes années en Cappadoce. Il se revoyait, adolescent, apprenti chez un tailleur réputé d'Ak-Chéhir. L'ambiance de l'atelier, remplie du bruit des ciseaux et du froissement des tissus, lui plaisait énormément. Les premiers temps avaient été difficiles : les tâches ingrates et répétitives, de la préparation du café turc aux corvées les plus humbles, constituaient son quotidien. Appuyé sur son balai, il regardait comme hypnotisé les gestes précis des tailleurs, à l'aiguille, à la machine, et surtout à la table de coupe. Il aimait l'odeur forte de la laine humide juste après le passage du fer chaud sur la pattemouille, afin de faire rétrécir le tissu d'une veste ou d'un manteau. Il aimait toucher les tissus anglais ou français et les fines soies italiennes. Mais ce qu'il aimait par-dessus tout, c'était l'atmosphère masculine de l'endroit, même s'il n'osait pas encore se l'avouer.

C'était un dimanche comme les autres. La rue Orminiou ne résonnait plus des passages des charrettes ni des cris habituels des marchands ambulants. Yannis et Stella, après la sieste, avaient l'habitude de sortir sur le trottoir la petite table ronde de la cuisine pour y prendre le café. C'était toujours un moment de calme pendant lequel, avec quelques mots et quelques regards tendres, le couple se retrouvait, même après tant d'années de vie commune.
Un peu plus bas, dans l'ombre des bigaradiers qui bordaient la rue des deux côtés, ils aperçurent les deux amis avec une troisième personne qu'ils n'avaient jamais vue.
— Mon Dieu, Yannis, regarde qui vient !

Mourad hocha la tête, rassuré. Ils échangèrent encore quelques mots, principalement sur le côté pratique de la livraison et de la préparation des commandes. À aucun moment, ils ne laissèrent transparaître les sentiments complexes qu'ils ressentaient l'un pour l'autre. Chacun semblait déterminé à maintenir cette relation professionnelle et amicale, pour éviter les complications.
En quittant le Kyklos, Mourad se sentit un peu plus léger, mais il savait que ce serait une lutte constante pour garder cette distance, pour ne pas laisser ses émotions prendre le dessus. Il avait senti son parfum, frôlé son bras, serré sa main, son cœur en battait la chamade. Il se mit à courir de joie dans la rue Koraï.

Le trajet était une promenade pittoresque dans la campagne verdoyante du Pélion. Ce chemin sinueux grimpait à travers des paysages paisibles. Gayané et Kourkèn profitaient de ce moment rare d'intimité. En ce début de mai 1924, les sentiers étaient déserts, permettant aux deux jeunes gens de se tenir par la main sans crainte d'être vus. Les démonstrations d'affection en public étaient strictement limitées avant le mariage. Ainsi, le simple fait de marcher côte à côte, leurs mains entrelacées, représentait pour eux un geste significatif et déjà très osé.

Yannis se leva de sa chaise avec difficulté. Il se tenait à peine debout, cherchant de la stabilité, avant de se diriger lentement vers la porte. Il avait un peu trop bu et cela ne l'aidait pas à marcher plus facilement, surtout qu'il en avait oublié sa canne.

Le père Parthénis, en dépit de son âge avancé, était aux anges sur son mulet. Ce petit voyage imprévu le sortait de sa routine. La lumière du matin baignait le paysage d'une douce clarté printanière, et la chaleur étouffante de l'été n'avait pas encore envahi les collines.

La cérémonie était prévue pour commencer à 17 heures. Vers 14 heures, la famille Hovanessian arriva en cortège. Tout devant, Garbis Hovanessian, fier et solennel, marchait d'un pas assuré. Sa carrure imposante était enveloppée dans un costume noir bien usé. Mais il rayonnait, c'est son visage et pas ses manches élimées qu'on voyait.

Boghos, au son puissant de la zourna, rythmé par le dhol, se mit à chanter. Ce magnifique chant populaire, bien connu de tous, annonce la fête et la danse, et en quelques instants, l'ambiance solennelle se transforma en une explosion de joie. Les jeunes et les vieux formèrent rapidement des cercles pour exécuter le kotchari, une danse traditionnelle.

En se rapprochant ainsi d'elle, Mourad fut soudainement envahi par une sensation inattendue. Le parfum délicat de Barbara, une fragrance subtile, légèrement sucrée, éveilla ses sens. Ce parfum, mélangé à l'atmosphère chargée d'émotions de la soirée, le troubla plus qu'il ne l'aurait imaginé. Il sentait son cœur battre un peu plus vite, tandis qu'il murmurait la traduction à l'oreille de Barbara.

Ce baiser échangé avec Barbara, il ne s'y attendait pas. Il n'avait jusque-là jamais embrassé de femme, et la première fois, c'était elle, cette femme qui était certainement plus âgée que ne l'aurait été sa mère. Mais ce baiser, ce baiser si petit et si immense... Il avait à la fois envie de sauter de joie et de fuir.

Mourad se tenait devant la porte du Kyklos. Le vent du soir s'était calmé, laissant à la place un silence étrange. Il se surprit à lisser nerveusement les manches de son costume, cherchant une distraction à son impatience. La porte restait fermée, et chaque seconde semblait s’étirer.

Il y avait quelque chose d'intriguant dans la façon dont ils se tenaient. Barbara, élégante et gracieuse comme toujours, et Mourad, dans son costume neuf, un peu raide, mais fier. Ils semblaient proches, bien plus proches que ce que Movsès aurait attendu d'une simple patronne et de son employé.

Mourad releva la tête. Les mots de Barbara étaient du miel pour ses oreilles. Elle parlait avec une assurance qui le réconfortait. Et puis, cette complicité, oh cette complicité, comme s'ils étaient déjà un vieux couple, cela le submergeait de joie. Il ne pouvait plus se retenir de sourire.

Alors, quand deux êtres se rejoignent, au détour d’un chemin, n’est-ce pas la mémoire du monde qui parle en eux ? Comme une fidélité silencieuse, obstinée, qui nous relie les uns aux autres bien plus que ne le font les récits officiels.

Mourad avait cessé de se poser des questions. Barbara était là, et cela lui suffisait. Tout ce qu’il craignait auparavant, toutes ses hésitations, ses angoisses, ses colères, semblaient avoir disparu dans la certitude de cet amour. Barbara avait elle aussi mis de côté ses doutes. Elle avait décidé de savourer ces instants avec toute l’intensité dont elle était capable. Ces moments passés ensemble, dans le silence de la cabane ou sous la lumière de la lune, étaient des trésors qu’ils savaient précieux. Ils ne cherchaient pas à comprendre, seulement à vivre.

— Mais c'est de la viande crue ! Vous voulez nous rendre malades ? Ça ne se mange pas, ça. Chez nous, on fait cuire la viande, Monsieur, on n'est pas des sauvages.

Pour Mourad, ces soirées sur le Xerókampos devinrent bien plus qu’un simple geste de solidarité. Elles étaient une manière de transformer la douleur de son passé en une force pour bâtir un avenir. Une manière de retrouver un peu ce qu’il avait perdu. Mais c’était aussi davantage encore : chaque rencontre, chaque rire partagé, chaque chant improvisé sur cette terre nue lui donnait la certitude que la vie pouvait renaître, même au cœur des ruines. Là, dans la poussière et les tentes dérisoires du camp, il découvrait une forme de fraternité qui ne s’effaçait pas avec le temps. Peut-être était-ce cela, au fond, la vraie victoire sur l’exil : sentir que, malgré la perte et les blessures, l’homme pouvait encore créer des liens, et que de ces liens naissait une force plus grande que la douleur elle-même.

À l’intérieur, une vingtaine d’hommes et de femmes étaient déjà là, assis sur des caisses de bois, parlant à voix basse. Un poêle de fortune diffusait une chaleur hésitante. L’air était épais de fumée et d’odeur de sueur, mais aussi d’une tension électrique, d’une attente fébrile.

La gare de Volos était animée. Sous le grand auvent de fer, la vingtaine de camarades s'était dispersée ici et là, sans attirer l'attention. Ils formaient une mosaïque de visages et de caractères, unis par une même cause, mais si différents les uns des autres.

Il était 23 heures, le feu de la soirée s'était calmé. Barbara s'était
assise sur une chaise en bas de l'escalier. Pour souffler. Elle était
épuisée. Barbara à 63 ans, n'avait plus les ressources physiques pour
tenir une telle pression. Mourad s'en rendit compte et prit une chaise
pour s'asseoir à côté d'elle.

Barbara savait que la discussion arriverait sur la question de
l'atelier. C'était surtout cela qui lui posait un problème, problème
qu'elle n'arrivait pas à résoudre puisque cela ne dépendait plus d'elle.

Il glissa ses doigts un peu plus haut, un peu plus loin, suivant les
lignes irrégulières de la maçonnerie. Il sentait la solidité d’un passé
ancré dans la terre, la manière dont ces pierres avaient résisté au
vent, au froid, au temps. Elles étaient là bien avant son arrivée. Elles
seraient là bien après.

Face à leur table, un banc en pierre, adossé au muret qui bordait la terrasse. C’était là qu’ils s’étaient assis, quelques années plus tôt, lors de l’enterrement du père Parthénis. Elle se leva et tira Mourad par le bras, sans un mot.
Ils s’assirent. La pierre du banc était tiède. Devant eux, le panorama s’ouvrait, immense et bleu. Les collines tombaient en cascade jusqu’à la mer qui brillait sous le soleil, paisible.
Barbara posa sa tête sur l’épaule de Mourad. Il ne bougea pas. Elle se contenta de serrer un peu plus fort sa main.

Il y a des amours qui ne demandent rien, sinon d’exister dans la lumière d’un regard ou dans la chaleur d’une main.